Juger ou jauger ?

Il est dit que juger est mal, mais le prétendre est déjà un jugement.
Le jugement est humain et il est péremptoire de prétendre y échapper.  Voici comment une journée peut être emplie de divers jugements, d’auto-critiques, d’appréciations, de comparaisons et d’évaluations préalables à la pose de choix :

Mon petit-fils de deux ans séjournait chez moi pour une douzaine de jours tandis que ses parents étaient en voyage de noces à des milliers de kilomètres.  Cela faisait une semaine que je m’investissais à fond dans mon rôle de mami, à l’occuper, partager ses jeux et en inventer d’autres, le nourrir, lui prodiguer tous les soins nécessaires, tout en exerçant une vigilance continue pour l’écarter de dangers potentiels.  Cela relève de l’exploit de maintenir une vigilance à chaque seconde auprès d’un petit bout de deux ans débordant d’énergie.

Cette vigilance m’échappa durant une fraction de secondes, et, comme on se le dit toujours dans pareil cas, au mauvais endroit et au mauvais moment.  Mon petit-fils, qui avait pris le divan pour un trampoline, perdit l’équilibre et alla percuter le coin de la table de salon avec sa tête.  Les pleurs furent instantanés et présageaient de l’intensité de la douleur.  Ils frappèrent mon cœur de mami paniquée à la vue de la plaie qu’il s’était occasionnée juste à côté de l’œil et du sang qui coulait sur sa joue.

La première pensée qui me vint fut que cela n’aurait pas dû se produire, que cela était de ma faute, que ma surveillance avait fait défaut.  On aimerait pouvoir gommer ces instants, remonter le temps et réajuster le moment où l’on a failli.  Mais je ne pouvais pas revenir en arrière, ce que je jugeais « le mal » était fait.  J’avais mal pour lui et j’avais mal à mon égo qui souffrait de cet auto-jugement implacable.  Ma culpabilité se couplant à l’urgence de la situation, je devais garder mon sang-froid et ne pas me laisser envahir par les émotions.  Pas de temps à perdre, il me fallait réagir, et bien, ou plutôt de la manière la plus appropriée qui soit.

Tout en prodiguant les premiers soins, je jugeai, ou plutôt évaluai la gravité de la blessure.  Immédiatement, une décision s’imposait : me rendre aux urgences ou chez mon médecin traitant.  Ce dernier, par chance, était toujours en heures de consultation.  Son cabinet se situant à cinq cents mètres de la maison, je m’y précipitai sans attendre.   La salle d’attente contenait déjà deux patients : une dame d’un âge mûr et un couple encore plus âgé.  Pas de doute, je devrai patienter.  Heureusement, le petit avait cessé ses pleurs et restait d’un calme olympien.  Je dissimulais l’espoir inavoué qu’ils me laissent passer avant eux en voyant la plaie qui saignait encore un peu.

Enfin, l’assistant vint chercher le patient suivant.  Le couple âgé se leva et pénétra dans le cabinet.  Mon espoir s’amincit.  J’acceptai toutefois la situation, et me résolus à prendre mon mal en patience.  Une conversation s’ouvrit avec la dame qui attendait le tour prochain.  Elle commença à me raconter un accident qui l’avait affectée lorsqu’elle aussi avait gardé son petit-fils.  Elle tenta de me rassurer en m’informant que l’on ne recousait plus systématiquement, et qu’il existait une sorte de pommade colle pour ressouder les chairs.  Prise de compassion pour mon petit-fils et comprenant très bien mon angoisse, et alors que je ne m’y attendais plus, elle me proposa de passer avant elle.  Je l’en remerciai chaudement.  J’avoue avoir été tentée de comparer et de juger l’attitude du couple âgé.  Mais qui suis-je pour juger de l’urgence ou de la priorité à donner aux patients ?

Après une demi-heure d’attente, mon tour vint et j’entrai enfin dans le cabinet médical.  J’en ressortis à peine cinq minutes après.  Mon médecin, à ma grande surprise, avait jugé le cas trop important et me conseilla vivement de me rendre aux urgences de la clinique.  Il me raconta le cas personnel auquel il avait été confronté lorsqu’il était jeune médecin.  Sa fille blessée avait dû recevoir des points de suture.  Comme elle n’arrêtait pas de se débattre, ils avaient dû se batailler à trois pour la maintenir sur le lit.  Cela l’avait tellement traumatisé qu’il se refusa à tenter de soigner mon petit-fils.  Lorsque je lui parlai de la colle spéciale, il me répondit que la plaie était trop profonde et qu’il fallait recoudre.  Il accentua mon anxiété en ajoutant qu’à la clinique, ils apposent un masque pour endormir l’enfant durant quelques minutes, le temps de pratiquer l’intervention.

A partir de ce moment, mes accès de jugement refirent surface.  Ainsi, j’avais attendu pour rien.  Ainsi, mon médecin traitant, un vieux de la vieille école, se refusait à prendre des risques et à soigner mon petit-fils.  Profondément déçue, je le remerciai néanmoins et me rendis aux urgences de la clinique la plus proche.

L’accueil y fut des plus chaleureux et je remercie encore le jeune personnel soignant pour sa gentillesse envers mon petit-fils, sa prévenance et son professionnalisme.  Non, la plaie n’était pas si profonde et ne nécessitait pas de points de suture.  Et oui, le recours à la pommade colle était suffisant.  En l’espace de dix petites minutes, mon petit-fils fut soigné et je pus regagner mon domicile totalement rassurée.

Sur le chemin, je ne pouvais m’empêcher de comparer les deux attitudes complètement différentes.  D’un côté, un médecin de la bonne cinquantaine, certes avec beaucoup d’expériences mais manquant peut-être de mise à jour et aussi d’empathie, et d’un autre, des infirmières et une jeune doctoresse délicates et attentionnées, utilisant des méthodes plus actuelles.  Tout occupée à apprécier ces dernières, tout en remâchant ma déception à l’égard du premier, je compris finalement que mon médecin avait agi sous l’emprise d’une expérience passée traumatisante et que, au bout du compte, il était humain tout comme nous tous.

Accepter notre humanité, c’est s’accepter, nous et les autres, tels que nous sommes, avec nos qualités et nos défauts, avec nos failles et nos forces.  Voir les différences, les évaluer, les « juger » ou plutôt les jauger, peuvent être nécessaires pour déterminer là où nous pouvons placer notre confiance, pour orienter nos choix, tout en restant dans le respect des autres et de leurs choix.  Cela permet d’éviter tout ressentiment et colère, et de demeurer dans une paix intérieure.  C’est cela s’aimer et aimer les autres inconditionnellement.

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